09/10/2026 – energiesdelamer.eu.

« Un homme peut connaître les vents, les courants et les manœuvres sans savoir les faire exister dans une phrase. Un écrivain resté sur le rivage peut, par la précision du regard et la force de l’imagination, atteindre une part du réel qui échappe au journal de bord ».

Dans « La Mer dans la littérature française« , Simon Leys ne cherche pas à dresser le catalogue des écrivains de marine. Son projet est plus libre et plus exigeant. Il suit la présence de la mer dans les œuvres, y compris chez des auteurs qui n’ont guère navigué, et distingue l’expérience du marin de la vérité propre à la littérature.

Leys est né en 1935, il embarque en 1958 sur le Prosper, l’un des derniers thoniers à voile d’Étel, au moment où un monde de pêche et de navigation hérité du XIXe siècle est en train de disparaître. Le récit qu’il en tire sera publié en 2003, la même année que son anthologie La Mer dans la littérature française. Entre l’expérience et le livre, près d’un demi-siècle s’est écoulé. Cette distance explique le mélange de précision et d’absence de nostalgie qui caractérise son écriture : Leys restitue des gestes anciens depuis un présent qui sait leur disparition.

Les propres récits de Leys donnent à cette règle une portée morale. Dans Les Naufragés du Batavia, la mer n’est presque jamais un spectacle. Le naufrage isole un groupe d’hommes et laisse se développer un pouvoir meurtrier parmi les survivants. Ce qui intéresse Leys est moins la fureur des éléments que la conduite humaine lorsque les institutions ont disparu. La mer crée la situation, mais le mal n’est pas rejeté sur elle.

Prosper procède autrement et conduit pourtant au même point. Leys y restitue une communauté de travail, ses hiérarchies, ses mots et ses gestes. La précision protège le récit contre deux facilités : l’héroïsation des marins et la nostalgie d’un monde disparu. Son attachement est évident, mais il ne corrige pas après coup la dureté de l’expérience. Chez lui, aimer la mer n’autorise jamais à l’embellir.

La vaste anthologie de Leys fait entendre beaucoup d’autres voix, de Rabelais à Pierre Loti, en passant par Chateaubriand, Hugo, Baudelaire et Verne. Il aurait été possible de suivre fidèlement ce parcours. Ce n’est pas le choix retenu ici. Ce texte ne résume pas le livre de Leys et ne propose pas une nouvelle histoire générale de la mer en littérature. Il reprend la question ouverte par son travail et construit autour d’elle un parcours volontairement sélectif. Le corpus déborde donc la littérature française : Johnson, Stevenson, Conrad, Woolf et Ghosh permettent d’éprouver la distinction entre la mer imaginée, la mer vécue et la mer devenue vulnérable, dans des traditions et des moments historiques différents.

Lire ensemble ces œuvres exige de respecter les distances historiques qui les séparent. Au XVIIIe siècle, la mer appartient encore à la culture du voyage des Lumières : elle est une épreuve du déplacement et une voie d’accès à la connaissance des sociétés. Le XIXe siècleromantique et naturaliste en fait à la fois un paysage intérieur, une matrice du vivant et l’espace matériel d’une navigation transformée par la vapeur, le commerce et l’expansion impériale. À la charnière des XIXe et XXe siècles, la confiance dans l’aventure maritime se trouble ; après la Première Guerre mondiale, le modernisme déplace la mer vers la mémoire, la perception et les formes mêmes du récit. La période contemporaine introduit une rupture supplémentaire : l’océan n’est plus seulement ce qui menace les humains, mais un milieu que leurs activités modifient à l’échelle planétaire. La chronologie n’est donc pas un cadre ajouté après coup. Elle permet de comprendre pourquoi Johnson, Michelet, Stevenson, Conrad, Woolf, Ghosh et N’Sondé n’écrivent ni la même mer ni depuis le même monde.

Ce corpus ne prétend ni représenter toutes les figures réunies par Leys ni composer une histoire exhaustive de la littérature maritime. Il retient quelques moments où change la relation entre le sujet humain et la mer. Le rivage et le bord, la contemplation et l’épreuve physique, le savoir du marin et celui du naturaliste, l’aventure et la crise du récit, enfin l’observation scientifique et la vulnérabilité écologique y dessinent des lignes de tension plutôt qu’une galerie de portraits. Cette construction permet de suivre une même interrogation sous des formes successives : comment la littérature peut-elle accueillir ce que la mer impose au corps, ouvre à l’imagination ou révèle à la connaissance, sans réduire l’un de ces registres aux autres ? Leys demeure le fil de cette lecture parce qu’il refuse aussi bien de réserver la vérité de la mer aux seuls navigateurs que de confondre la puissance d’une vision avec une maîtrise de son objet.

Leys parlait en lecteur, mais aussi en homme qui avait embarqué. En 1958, avant son départ pour l’Asie, Pierre Ryckmans, qui prendra plus tard le nom de Simon Leys, participa à une campagne de pêche à bord du Prosper, l’un des derniers thoniers à voile d’Étel. Il en tira un récit bref, rédigé dans la proximité de l’événement puis publié bien plus tard. Les gestes du travail, la fatigue, les odeurs et la rudesse des relations y comptent davantage que le prestige du large. Cette expérience ne l’autorise pourtant pas à distribuer des brevets d’authenticité. Elle lui apprend plutôt à reconnaître ce qu’un texte doit au contact des choses et ce qu’il doit à sa forme.

La mer est un objet difficile pour cette raison même. Depuis la côte, elle se donne comme une étendue offerte au regard. À bord, elle devient un mouvement qui prive le corps de ses appuis. Dans les sciences, elle se décompose en températures, courants, échanges chimiques et organismes. La littérature passe d’un de ces régimes à l’autre sans pouvoir les confondre. Leys sert ici de fil conducteur parce qu’il ne réduit jamais la mer à une seule de ces vérités. Il demande seulement que chacune réponde de sa justesse.

Écrire la mer au plus près

Le parcours commence en 1773, lorsque Samuel Johnson voyage avec James Boswell dans les Hébrides. Nous sommes au XVIIIe siècle, dans la culture des Lumières et du récit de voyage : l’observation des mœurs, des paysages et des institutions doit accroître la connaissance du monde. Le déplacement maritime ne possède pourtant pas encore, chez Johnson, le prestige qu’il recevra de l’imaginaire romantique. Boswell lui attribue cette phrase restée célèbre : « Being in a ship is being in a jail, with the chance of being drowned », que l’on peut traduire ainsi : « Être à bord d’un navire, c’est être en prison, avec en plus la possibilité de se noyer. » La formule rabat le voyage sur sa condition physique. À bord, il faut se fier à une coque, à un équipage et à un temps qu’on ne commande pas ; le mal de mer suffit à ruiner les grandes idées du départ.

Près d’un siècle plus tard, La Mer de Michelet, publiée en 1861, témoigne en effet d’un autre monde. Entre-temps, le romantisme a investi les paysages d’une profondeur intérieure ; les sciences naturelles ont renouvelé l’histoire du vivant ; les stations balnéaires et les transports modernes ont transformé la fréquentation du littoral. La navigation à vapeur, le commerce et les empires étendent leur emprise, tandis que le rivage devient aussi un lieu de contemplation. Michelet n’est pas un navigateur. Il connaît surtout les côtes et les ouvrages des naturalistes de son temps. Son livre n’en est pas moins animé par une ambition considérable : raconter l’océan comme la matrice du vivant. La mer respire, enfante, détruit et recommence. Les animaux minuscules, les marées et les tempêtes entrent dans une histoire générale de la vie.

Dire que cette mer serait un pur produit de l’imagination manquerait cependant sa singularité. Michelet observe, lit et recueille des faits. Seulement, les faits changent de fonction dans son écriture. Ils nourrissent une cosmogonie et prennent place dans une prose qui prête à l’océan une intention, une mémoire, parfois une voix. Son exactitude n’est pas celle d’un hydrographe. Elle tient à la puissance avec laquelle il rend sensible une continuité entre les formes du vivant. Sa limite apparaît au même endroit : la mer demeure disponible pour une interprétation humaine qui l’ordonne en grand récit.
C’est Leys, lecteur du XXe siècle, qui permet de tenir ensemble la sécheresse de Johnson et l’ample vision de Michelet. Il ne condamne pas le droit à l’imagination : son anthologie repose au contraire sur l’idée que la littérature révèle des mers que la compétence nautique ne suffit pas à connaître. Mais son goût de la précision l’empêche de confondre l’intensité d’une vision avec une connaissance complète. Johnson fait sentir la dépendance du passager ; Michelet pense depuis le seuil du rivage. Chacun atteint une vérité située. Aucun ne possède la mer entière.

Dans les dernières décennies du XIXe siècle, Robert Louis Stevenson hérite à la fois de l’appel romantique du large et d’un espace maritime devenu celui des liaisons impériales. Il a connu les traversées de l’Atlantique et du Pacifique, les ports, les archipels et les sociétés coloniales avant de s’établir aux Samoa. Il écrit au moment où la voile coexiste avec la vapeur et où le récit d’aventures accompagne l’expansion européenne tout en commençant à en révéler les ambiguïtés. Dans L’Île au trésor, Enlevé ou Le Maître de Ballantrae, son savoir n’apparaît pas comme un étalage technique. Les vents retardent une décision, la maladie affaiblit les hommes, l’exiguïté du bord rend les conflits inévitables. Le navire devient une société provisoire dont nul ne peut sortir.

C’est ce que Leys admire dans la littérature maritime : le vocabulaire nautique n’y sert pas de certificat, mais conserve la mémoire de gestes par lesquels les humains composent avec un milieu où ils ne peuvent vivre qu’à l’aide d’un artifice fragile. Stevenson se tient ainsi, pour le lecteur rétrospectif, entre deux pôles déjà rencontrés. Comme Michelet, il sait que la mer agrandit l’imagination et ouvre un monde ; comme Johnson, il n’oublie jamais qu’elle déplace les corps, impose des contraintes et peut défaire les projets. Cette position appartient néanmoins à son époque : l’aventure, le départ et l’action gardent une force organisatrice, même lorsque les récits du Pacifique laissent voir la violence coloniale.

À la charnière des XIXe et XXe siècles, Joseph Conrad reprend cet univers au moment où sa confiance se fissure. Ancien officier de la marine marchande, il connaît les navires, les équipages et l’autorité du commandement. Mais les grandes routes commerciales ne forment plus chez lui le décor assuré d’une aventure formatrice. Dans Lord Jim, Typhon ou La Ligne d’ombre, la mer place les hommes devant des décisions qu’ils ne comprennent pas entièrement. La faute persiste après l’événement ; les témoignages se contredisent ; le récit tourne autour d’un acte sans parvenir à le rendre transparent. L’expansion impériale demeure l’arrière-plan du voyage, mais l’autorité morale qui prétendait l’accompagner s’obscurcit.

Conrad fournit ainsi un maillon historique et formel entre Stevenson et Virginia Woolf. Il demeure du côté des navires, du commandement masculin et des routes impériales ; Woolf appartient à une génération et à un projet littéraire tout différents. Pourtant, avant elle, il a déplacé le centre du récit : l’épreuve extérieure devient une crise du jugement, du point de vue et de la narration. L’aventure n’est plus assurée de révéler une vérité simple sur celui qui l’affronte. La mer commence à déstabiliser la forme qui prétend la raconter.

Lorsque Woolf publie La Promenade au phare en 1927 puis Les Vagues en 1931, la Première Guerre mondiale a rendu cette rupture irréversible. L’ordre victorien, l’Empire et la croyance dans un progrès continu ont perdu leur évidence. L’écriture moderniste ne cherche plus à conduire un héros à travers un monde supposé stable ; elle travaille les discontinuités de la conscience, les lacunes de la mémoire et la pluralité des temps. La mer n’est donc plus principalement l’espace où un personnage accomplit un projet. Dans La Promenade au phare, la traversée différée mesure le temps des désirs et des deuils. Le bruit des vagues apaise Mrs Ramsay, puis laisse entendre la disparition sous la continuité apparente du monde.

Les Vagues porte ce déplacement jusque dans la composition du livre. Les voix se lèvent et retombent, séparées sans être isolées, tandis que la lumière parcourt la mer de l’aube à la nuit. Woolf ne décrit pas l’océan à la manière d’un marin, et il serait vain de lui demander l’exactitude pratique de Stevenson ou de Conrad. Elle trouve une exactitude de rythme. La vague devient moins une métaphore appliquée aux personnages que le mouvement dans lequel leurs consciences prennent forme et se défont. La différence d’époque engage ici une différence d’écriture : après l’aventure et sa crise, la mer agit dans la syntaxe même du roman.

Lue à partir de Leys, cette succession interdit de distribuer trop vite le vrai et le faux. Johnson ne remplace pas Michelet ; Woolf ne rend pas Stevenson caduc. Chaque période construit un rapport particulier au voyage, au savoir et au sujet humain. La littérature maritime change parce que les navires, les empires, les sciences et les formes romanesques changent. La justesse d’une œuvre tient à la façon dont elle reconnaît son lieu, son temps et ce qu’elle peut atteindre sans usurper la place des autres formes de connaissance.

La mer n’est plus hors d’atteinte

Au XXIe siècle, nous ne lisons plus ces textes dans le monde qui les a vus naître. Johnson au XVIIIe siècle, Michelet et Stevenson au XIXe, Conrad et Woolf au seuil de la modernité littéraire, puis Leys dans la seconde moitié du XXe pouvaient encore tenir pour acquise une disproportion : la mer menaçait les hommes, tandis que les hommes paraissaient incapables de l’altérer dans son ensemble. Cette proposition doit être nuancée pour l’époque industrielle, qui préparait déjà les bouleversements présents ; elle n’en structurait pas moins l’imaginaire. Le changement climatique a détruit cette évidence. L’océan garde sa puissance, mais sa température, sa chimie et ses écosystèmes portent désormais la marque des activités humaines.

Ce renversement ne rend pas la tradition maritime inutile. Il en modifie la lecture. La dépendance éprouvée par Johnson ne se limite plus aux heures passées sur un bateau. Elle concerne les échanges entre l’océan et l’atmosphère, la chaleur absorbée par les eaux, l’oxygène produit par les organismes marins et la protection des littoraux. La matérialité chère à Stevenson change elle aussi d’échelle : les courants, les espèces et les infrastructures côtières composent une situation commune dont personne ne peut débarquer.

Le naufrage cesse alors d’être seulement celui d’un navire. Sur les côtes exposées à l’érosion et à la submersion, il peut emporter des maisons, des cimetières, des paysages familiers et des manières d’habiter. Dans l’océan ouvert, le réchauffement, l’acidification, la désoxygénation et les vagues de chaleur marines agissent souvent sans produire de scène immédiatement visible. La littérature affronte un problème que Leys aurait reconnu : comment rester fidèle à une réalité qui résiste aux images toutes faites, lorsqu’une partie de cette réalité n’est accessible qu’aux mesures et aux modèles ?

Amitav Ghosh répond à cette difficulté dans des romans du début du XXIe siècle, écrits lorsque le changement climatique n’est plus une hypothèse lointaine mais une condition historique. Dans Le Pays des marées, publié en 2004, les Sundarbans se déplacent au rythme des marées et des tempêtes. Pêcheurs, réfugiés, scientifiques, dauphins et tigres ne partagent pas les mêmes intérêts, mais aucun n’existe hors de ce monde instable. Le roman refuse de convertir la protection de la nature en principe abstrait : elle rencontre l’histoire sociale, la pauvreté, les déplacements forcés et les conflits d’usage.

Dans Gun Island, publié en 2019, les dérèglements relient les mangroves du Bengale à la Méditerranée. Les migrations humaines croisent celles des espèces ; les incendies et les tempêtes déplacent les frontières du vraisemblable. La catastrophe n’arrive pas à la fin du récit. Elle travaille déjà les itinéraires, les croyances et les choix ordinaires. Ghosh reprend une fonction ancienne de la littérature maritime – mettre en rapport des lieux éloignés – mais en inverse la portée. La circulation n’est plus seulement promesse d’aventure ou de commerce : elle transporte les conséquences différées des économies humaines.

Ghosh ne prolonge pas Leys par imitation. Son monde est plus explicitement écologique et politique, et il accorde aux non-humains une place que l’humanisme maritime de Leys leur réservait rarement. Leur proximité se trouve ailleurs. Tous deux se méfient d’un récit général qui effacerait les lieux, les métiers et les responsabilités. Dire que « l’humanité » menace l’océan ne suffit pas. Il faut encore savoir quelles activités le transforment, qui en tire profit et qui en subit d’abord les effets.

Héliosphéra, fille des abysses, publié par Wilfried N’Sondé en 2022, emprunte une autre voie propre à notre époque. Le livre est né d’une résidence à bord de la goélette Tara, où l’écrivain a côtoyé les recherches consacrées au plancton et aux écosystèmes marins. Le récit descend vers des êtres que l’œil nu distingue à peine. Héliosphéra, microorganisme emporté par les courants, cherche Xanthelle, partenaire végétale d’une possible symbiose. Une scientifique et un fragment de plastique participent également à cette polyphonie.

La rencontre de la science et de la fiction ne transforme pas le roman en manuel d’océanographie. Les prélèvements, le séquençage et les modèles rendent visibles des organismes et des relations qui échappent à l’expérience ordinaire. N’Sondé leur donne une durée et une voix. Le microorganisme cesse d’être seulement une donnée ; le plastique cesse d’être seulement un déchet comptabilisé. Tous deux entrent dans un récit où les temporalités humaines ne constituent plus l’unique mesure.

Michelet rêvait déjà d’une mer peuplée d’êtres minuscules et productrice de vie. La comparaison s’arrête dès que l’on considère la manière de connaître. Il recomposait les travaux des naturalistes depuis le rivage et les inscrivait dans une vision cosmique. N’Sondé écrit au contact d’une science embarquée dont les instruments font apparaître un monde inaccessible aux sens. Il ne revient donc pas à Michelet ; il pose autrement la question qui traversait son livre. Comment donner une présence littéraire à ce que la science révèle sans prétendre parler à la place des êtres observés ?

La réponse rejoint la pratique de Leys sans qu’il soit nécessaire de lui attribuer une pensée écologique qu’il n’a pas formulée. Leys demandait à l’écrivain de ne pas tricher avec les gestes, les mots et les situations. Une littérature de la mer menacée doit élargir cette attention aux instruments, aux organismes et aux transformations lentes. Elle ne peut se satisfaire d’un océan éternel, simple réserve de symboles. Elle doit apprendre de la science tout en préservant ce que la mesure ne produit pas seule : une expérience partageable de la perte et de la dépendance.

Cette exigence change aussi la manière d’écrire les littoraux. Une courbe d’élévation du niveau marin décrit un phénomène réel ; elle ne dit pas à elle seule ce que signifie abandonner une maison, déplacer un cimetière ou voir disparaître un chemin. Inversement, le récit d’un attachement local devient trompeur s’il ignore les processus physiques qui condamnent certains usages ou certains ouvrages. La littérature et la science ne se complètent pas comme deux moitiés ajustées d’un même discours. Elles se contrôlent, se déplacent et empêchent chacune l’autre de se croire suffisante.

Revenir à Leys permet donc de conserver une trame au milieu de la diversité des œuvres et des siècles. Au XVIIIe siècle, Johnson restitue la dépendance du corps voyageur. Au XIXe, Michelet affirme la puissance créatrice de l’imagination, puis Stevenson donne aux gestes du bord le poids de l’aventure impériale. À la charnière du siècle, Conrad en révèle la crise ; dans l’entre-deux-guerres, Woolf fait entrer la mer dans la durée de la conscience et dans la forme moderniste. Ghosh et N’Sondé étendent enfin l’attention aux interdépendances écologiques et au vivant microscopique. Aucun de ces auteurs ne possède la mer. Leur succession montre plutôt que toute vérité littéraire est historique : elle dépend des savoirs disponibles, des formes héritées et des dangers qu’une époque est capable de percevoir.

Leys n’offre pas une doctrine qui réglerait les rapports entre littérature, navigation et science. Sa cohérence est celle d’une vigilance. Il se méfie de la phrase qui sonne juste mais ne touche plus rien, du détail technique utilisé comme décor et du grand récit qui absorbe les expériences singulières. Cette vigilance reste actuelle devant une mer que nous connaissons mieux et que nous altérons davantage. Écrire sur elle demande de faire place aux savoirs nouveaux sans transformer leur précision en illusion de maîtrise.

Épilogue de la Chine à la mer

Simon Leys est le nom d’écrivain choisi par Pierre Ryckmans, sinologue belge, traducteur, essayiste et professeur longtemps établi en Australie. La Chine et la mer peuvent sembler appartenir à deux versants éloignés de son œuvre. Elles sont pourtant reliées par une même défiance envers les représentations qui finissent par se substituer au réel. Dans les deux cas, Leys accorde une valeur décisive à la connaissance de la langue, à l’expérience concrète et aux témoignages que les discours dominants écartent.

Les Habits neufs du président Mao, publié en 1971, lui valut l’hostilité d’une partie de la gauche intellectuelle française fascinée par la Révolution culturelle. Des milieux proches du maoïsme et de la revue Tel Quel contestèrent moins ses sources qu’ils ne cherchèrent à le disqualifier politiquement. Toute la gauche ne partageait pas cet aveuglement, mais la violence des réactions montra combien une idéologie peut rendre inaudibles les faits qui la dérangent. Leys n’en tira pas une théorie générale de la vérité. Il conserva une morale de l’attention : lire les textes, écouter les témoins, connaître la langue et juger les actes.

Son itinéraire de la Chine à la mer ne constitue donc pas une reconversion tardive. La continuité tient à sa manière de lire : défaire les mythes en revenant aux mots, aux traces et aux expériences. Le danger n’est évidemment pas du même ordre. Une image convenue de la tempête ne produit pas les persécutions d’un régime. Mais le geste critique reste comparable : retirer les mots qui font écran et rendre aux faits leur aspérité. Dans Prosper comme dans ses essais sur la Chine, Leys écrit contre la séduction des récits trop bien fermés.

La mer de l’Anthropocène marque néanmoins la limite historique de son regard. L’expérience décisive de Leys date de 1958 et ses livres maritimes, publiés au début des années 2000, restent attachés à la tradition des navires, des marins et des aventures humaines. Il n’a pas pensé l’océan comme un milieu globalement altéré par le réchauffement, l’acidification et l’effondrement de certains écosystèmes. Il serait artificiel d’en faire un écologiste avant l’heure. Son œuvre nous laisse cependant une méthode pour aller au-delà d’elle : ne jamais employer un mot général lorsque des responsabilités, des activités et des lieux précis peuvent être nommés ; ne pas laisser l’idée de « l’humanité » effacer les inégalités devant les dommages ; vérifier ce que nos représentations font disparaître.

Les modèles numériques et l’intelligence artificielle rendent aujourd’hui accessibles des phénomènes qu’aucun marin ne peut éprouver à l’échelle d’une vie : l’accumulation de chaleur dans les profondeurs, les déplacements d’espèces, les transformations chimiques de l’eau. Les récuser au nom de l’expérience serait absurde. Leur puissance ne les dispense pourtant pas d’un retour aux conditions de mesure, aux incertitudes et aux situations vécues. Une carte n’est pas un rivage, une prévision n’est pas une tempête, et la masse des données ne produit pas d’elle-même un jugement sur ce qui mérite d’être sauvé.

Existe-t-il alors une vérité de la mer ? Il en existe plusieurs, mais elles ne sont pas interchangeables. La vérité d’une manœuvre, celle d’un courant mesuré, celle d’une communauté littorale menacée et celle d’un rythme saisi par Woolf ne répondent pas aux mêmes questions. Elles peuvent se contredire, se corriger et parfois se rejoindre. Aucune technique, aucun modèle et aucune intelligence artificielle ne les rassemblera dans une possession totale. La mer demeure insondable, non parce qu’elle serait soustraite à la connaissance, mais parce que toute connaissance sérieuse en découvre de nouvelles dimensions. Leys nous aide à tenir cette position sans mysticisme: connaître davantage, vérifier sans relâche, et refuser que le désir de comprendre devienne un droit de maîtrise, et même au-delà, accepter de se laisser transformer par elle.

Références

Simon Leys, La Mer dans la littérature française de François Rabelais à Pierre Loti, Paris, Plon, 2003 ; réédition, Paris, Robert Laffont, collection Bouquins, 2018.
Simon Leys, Les Naufragés du Batavia suivi de Prosper, Paris, Arléa, 2003.
Simon Leys, Le Studio de l’inutilité, Paris, Flammarion, 2012.
Simon Leys, Les Habits neufs du président Mao. Chronique de la Révolution culturelle, Paris, Champ libre, 1971.
Jules Michelet, La Mer, Paris, Hachette, 1861.
Samuel Johnson, A Journey to the Western Islands of Scotland, Londres, 1775.
James Boswell, The Life of Samuel Johnson, Londres, 1791.
Robert Louis Stevenson, L’Île au trésor, 1883 ; Enlevé, 1886 ; Le Maître de Ballantrae, 1889.
Joseph Conrad, Lord Jim, 1900 ; Typhon, 1903 ; La Ligne d’ombre, 1917.
Virginia Woolf, La Promenade au phare, 1927 ; Les Vagues, 1931.
Amitav Ghosh, Le Pays des marées, 2004 ; Gun Island, 2019.
Wilfried N’Sondé, Héliosphéra, fille des abysses. D’amour et de plancton, Arles, Actes Sud, collection Mondes sauvages, 2022.
GIEC, Climate Change 2023. Synthesis Report, Genève, 2023.

POINTS DE REPÈRE

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