France – 04/04/2022 – energiesdelamer.eu. A quarante ans à peine, déjà plusieurs postes de direction à son actif et une solide expérience de l’éolien en mer, cette franco-libanaise dirige Vattenfall Eolien, la filiale française du groupe suédois Vattenfall et la commission éolienne en mer de France énergie éolienne (FEE). « Chez Vattenfall, être une femme est un non-sujet ».

Quelle formation vous a menée vers le monde de l’énergie ?

Yara Chakhtoura – Encouragée et poussée par ma mère qui, n’avait pas fait d’études, souhaitait que ses filles aient le choix, j’ai suivi des études supérieures d’ingénieure. Mais, j’ai choisi de compléter mon diplôme de Centrale Paris par un master en gestion du changement climatique à Oxford. Cette expérience, qui répondait aussi à une envie d’international, m’a permis de m’ouvrir à d’autres enjeux que ceux exclusivement scientifiques et d’acquérir une vision plus globale et pas seulement technique. Nous étions une trentaine d’étudiants de 25 nationalités et je conserve de très bons souvenirs de cette diversité culturelle. Et aussi des activités associatives qui, dans les pays anglo-saxons, font partie intégrante de la formation. C’était un grand changement par rapport aux classes préparatoires françaises, où les étudiants voient si peu le jour qu’on les surnomme des « Taupes ».

Quelle voie vous a attirée à la sortie de ce double cursus ?

YC – A partir de là, j’aurais pu m’orienter vers la recherche ou une organisation internationale telles que le PNUE (1), comme le faisaient une partie de mes camarades. Mais j’ai choisi l’entreprise. J’ai rejoint LEK, un cabinet de conseil en stratégie auprès de grandes entreprises et de fonds d’investissement, en tant que consultante en énergie et environnement, avec le souhait de ne pas tout de suite me spécialiser. C’était dans la ligne de mon mémoire sur l’adaptation des entreprises au changement climatique pour le CDP Climate disclosure project (2). Il montrait qu’à l’époque, ces sujets ne sortaient pas des plans de gestion de risques standards. Cette expérience très riche, qui m’a menée jusqu’au bureau du cabinet international L.E.K à Sydney en Australie, m’a permis de me frotter à de multiples problématiques et de multiples secteurs. Et Clare Chatfield, l’associée qui dirige l’activité Energie/Environnement a été la première femme dirigeante que j’ai croisée dans ma carrière. Avoir de tels exemples autour de soi évite de se poser des questions. Cela étant, ce sont aussi bien mes patrons hommes que femmes qui m’ont poussée vers l’avant et ont été essentiels à mon évolution.

Vous avez ensuite occupé différentes responsabilités au sein d’AREVA TA

YC – En effet, à partir de 2010, je me suis occupée de stratégie et de business development pour le groupe. Anne Lauvergeon a donc été la deuxième patronne de ma vie professionnelle.

Puis au sein de la division Energies renouvelables, dans le cadre du premier appel d’offres éolien offshore français (en 2011), j’ai pris, à moins de 30 ans, la direction de l’offre Iberdrola côté Areva. Le projet a remporté le parc de Saint-Brieuc*. Pour le deuxième appel d’offres (lancé en 2013), Engie et EDPR, Areva était partenaire toujours avec son éolienne, ont remporté les deux parcs de Dieppe Le Tréport et de Yeu-Noirmoutier en Normandie.

Après la vente de l’activité à Gamesa, Areva m’a proposé de rejoindre AREVA TA (3), en tant que Directrice du commerce et des partenariats industriels » pour la propulsion nucléaire (pour sous-marins ou les petits réacteurs civils pour la recherche médicale, par exemple). Une activité dirigée, là encore, par une femme, Carolle Foissaud.

J’y ai aussi dirigé l’établissement de Saclay et des sites distants d’un total de 220 personnes et géré des enjeux de santé et sécurité au travail. Après les renouvelables et l’international, cette expérience au sein d’une entreprise très française, chez qui je pense avoir contribué à insuffler un regard international, a été une forme de choc culturel. J’ai beaucoup appris sur ce que signifiait appartenir à une équipe de direction.

Pour quelles raisons êtes-vous revenue vers les énergies renouvelables ?

YC – Areva TA est ensuite devenu indépendant et de mon côté, j’ai rejoint Vattenfall en avril 2018 en tant que directrice générale des activités renouvelables en France. La France est le seul pays dans lequel Vattenfall est implanté (depuis plus de 20 ans) sans y disposer de sa propre production d’énergie. Notre priorité de développement va à l’éolien en mer, où le groupe a déjà développé 12 parcs dans 5 pays (4). Nous avons aussi de l’expérience dans les parcs hybrides regroupant solaire, éolien et batteries, ou encore la production d’hydrogène en mer.

Quels enseignements tirez-vous de vos parcours au sein d’entreprises françaises et scandinaves ?

YC – Aujourd’hui, la hiérarchie de Vattenfall énergies renouvelables est féminine de haut en bas. Vattenfall applique une politique complètement égalitaire, et le fait d’être une femme est un non-sujet, ce qui est la meilleure chose qui puisse nous arriver. Cette différence est culturelle. Les entreprises suédoises comptant beaucoup plus de femmes dirigeantes, notamment en raison d’une grande diversité des parcours de formation dans les pays nordiques comme dans les pays anglo-saxons. En France, les dirigeants sont essentiellement issus d’écoles d’ingénieurs, où l’on ne compte que 10 à 15% de filles. Autre source d’inégalité dans l’accès aux fonctions de direction en France, où l’implication professionnelle est autant récompensée que les performances.

Comment avez-vous vécu le fait d’être une femme dans votre propre parcours ?

YC – Même si à ce jour mon parcours a été balisé par la présence de femmes dirigeantes, elles restent minoritaires dans l’énergie. Dans les énergies renouvelables, les femmes sont plus nombreuses que dans l’énergie en général, mais les dirigeantes y sont encore rares.

En parallèle de ces repères féminins, j’ai évolué dans un monde très masculin. J’ai souvent été la seule femme et la seule jeune, et connu des situations dans lesquelles il faut d’abord prouver que vous maîtrisez le fond du dossier pour faire changer le regard que l’on porte sur vous.

Dans un monde où les femmes sont rares, elles sont plus rapidement repérables et identifiées, et les hommes apprécient cette compagnie où n’existe pas le même rapport de force. En revanche, les femmes peuvent souffrir d’un sentiment d’illégitimité que leur renvoient certains hommes. Par ailleurs, j’ai souvent entendu les dirigeantes critiquées pour leur dureté, alors que ce reproche n’est jamais fait aux hommes.  C’est difficile pour les femmes de trouver leur propre style de management, mais les rares femmes dirigeantes nous ont permis à nous « femmes », qui les avons suivies, d’être un peu plus nous-mêmes.

Pour ma part, j’estime que c’est grâce aux quotas, que je peux siéger à des conseils d’administration et je pense qu’on a encore besoin de quotas pour forcer le système. Mais « Chez Vattenfall, être une femme est un non-sujet ».

Les récentes décisions nationales et européennes en matière d’énergie vous rendent-elles optimiste ?

YC – Avec le Green Deal porté par Franck Timmermans, les élus européens sont passés de la complaisance à des objectifs de concrétisation. En France en particulier, le rapport de RTE (sur les scenarii de neutralité carbone d’ici à 2050, ndlr) a apporté de la rationalité au débat en permettant de sortir du clivage entre renouvelables et nucléaire. Le discours d’Emmanuel Macron à Belfort le 9 février 2022 allait d’ailleurs dans ce sens. (Ndlr – Les réactions de FEE et du SER au discours du Président Emmanuel Macron de ne plus opposer le nucléaire et les énergies renouvelables est une thématique rappeler une nouvelle fois dès le lendemain lors du One Ocean Summit à Brest).

De façon générale, les annonces sont toujours plus positives, mais malheureusement, encore trop souvent, on ne parvient pas à faire ce qu’on dit.

Pour l’éolien en mer, cela passe par la planification, annoncée lors du CIMer début 2021 et toujours pas effective. Grâce aux lois ESSOC et ASAP, le cadre est plus approprié, mais on doit encore gagner du temps sur les recours.

Il faut néanmoins continuer d’explorer toutes les pistes pour simplifier, améliorer et accélérer encore les procédures et impérativement viser d’avoir au plus vite une planification réellement globale, nationale et systémique, servant de base à un « programme éolien en mer » comme on a eu un programme nucléaire dans les années 1970/80.

  • Les éoliennes fournies par Areva étaient en partenariat avec Technip et STX.

(1)  Programme des Nations unies pour l’environnement

(2)  Carbon Disclosure Project est une organisation qui publie des données sur l’impact environnemental des plus grandes entreprises. Elle est basée au Royaume-Uni

(3)  La société TechnicAtome, anciennement Technicatome, puis Areva TA, est l’ancien département de construction des piles du CEA, célèbre pour la conception, la construction et l’exploitation du premier réacteur à eau pressurisée français.

POINTS DE REPÈRE

Proposée par energiesdelamer.eu en partenariat avec et , la série «Femmes Dans le Vent» vous convie à découvrir les parcours de femmes au sein de la filière de l’énergie.

Actuellement, les plus grands parcs en mer en exploitation de Vattenfall sont Kriegers Flak dans la mer Baltique (604 MW), le plus grand parc éolien offshore de Scandinavie. Le parc éolien Horns Rev 3 (407 MW) également au Danemark et Thanet (300 MW) au Royaume-Uni. Le plus grand parc éolien en mer au monde sans subvention actuellement construit, est le parc de Hollandse Kust Zuid aux Pays Bas (1,5 GW) ; il sera mis en service en 2023.

Vattenfall

Femmes Dans le Vent : « J’ai toujours osé dire oui » Tine Boon, Responsable des énergies renouvelables de Tractebel Head of Renewables

 


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