PARIS – (France-U.E) – 23/10/2009 – 3B Conseils – Ce chapitre 3 aurait fort bien pu être le chapitre 1 tant il est vrai que ce projet est historiquement en France le premier qui ait été planifié, le premier qui devrait rentrer en service et tant chacune des phases de son développement a valeur d’exemplarité administrative, juridique et technique pour les projets à venir. Techniquement ce parc dit de « La côte d’Albâtre » porté par Enertrag est une centrale en mer ou un parc éolien en mer comme on voudra, situé à entre 7 km (pour la premier rangée) et 12 km des côtes normandes, d’une capacité installée de 105 MW produits par 21 turbines Multibrid de 5 MW fixées (soit dit en passant ces turbines viennent d’atteindre une production optimale sur le site allemand d’Alpha Ventus et ce après avoir affronté quelques sévères tempêtes). Concernant le projet Côte d’Albâtre donc, nous voici presque en 2010 et les soeurs Anne qui sommeillent en nous, à nos moments perdus, ne voient rien venir, du moins pas grand-chose. Que se passe-t-il donc avec ce projet dont les premières éoliennes installées étaient prévues pour fin 2008 ? Puis pour fin 2009 ? Qui est le coupable ? Une administration peut-être, comme on l’a murmuré ici et là ? Des associations ? Qui est responsable du dépit récemment exprimé par le directeur d’Enertrag qui aurait parlé de « mal français » ? Pour savoir à quoi s’en tenir, j’ai demandé directement à Philippe Gouverneur, directeur d’Enertrag et Président de la Commission Energies Renouvelables Marines au sein du Syndicat des Energies Renouvelables de répondre dans ce blog. Mais avant de vous livrer ces propos, j’aimerais vous rappeler la genèse de ce projet Enertrag appelé aussi projet de Veulettes-sur-Mer, du nom de la commune qui s’est la première engagée de façon enthousiaste dans l’aventure.

LE PREMIER PROJET FRANÇAIS
L’idée d’un parc éolien offshore au large des côtes normandes a été poussée en avant par Enertrag France et Philippe Gouverneur dès 2002. La première démarche concrète fut, en 2003, une démarche commune de concertation avec les pêcheurs de la région, les élus locaux, les associations environnementales. Cette démarche devait aboutir à un consensus beaucoup plus rapide que prévu. Parallèlement, ce premier projet trouve l’oreille plutôt bienveillante de l’autorité administrative maritime, aussi bien que des autorités de la région et de l’État. François Loos, alors ministre de la recherche du gouvernement Raffarin, soutient fermement le projet. Forts de tous ces soutiens mais conscients du travail qui reste à accomplir dans cette avancée en terra incognita, les promoteurs du projet le font encore avancer fin 2003 avec une première proposition de zones métropolitaines parmi celles sélectionnées sur l’ensemble du littoral. La volonté de voir aboutir ce premier parc éolien français en mer est telle, selon Philippe Gouverneur, que :  » Toutes les bonnes volontés vont s’exprimer… ainsi devant nos propositions d’installation sur une zone en mer anciennement minée et une zone au large de Veulettes-sur-Mer, la Préfecture maritime nous déconseille la zone minée pour ne pas alourdir les procédures ». Des procédures aussi bien administratives que juridiques tout à fait nouvelles sont alors élaborées à partir de l’existant : elles serviront d’exemples aux futures procédures de développement des futurs parcs français. Fin 2004, un prototype préfigurant le modèle d’éolienne française de Veulettes est installé en Allemagne en bordure de littoral afin de tester le plus fidèlement possible les conditions climatiques du milieu offshore ; d’autres implantations expérimentales du même type suivent, toujours en Allemagne, en 2006 et 2007. Un avis favorable de la Préfecture maritime en 2006- 2007 aboutit à l’obtention de l’ensemble des autorisations accordées officiellement en septembre 2008 c’est-à-dire, cession sur le domaine maritime et permis de construire, puisque les deux faisaient alors l’objet d’autorisations différentes. Philippe Gouverneur précise : « L’ensemble du travail sur la procédure, qui a permis entre autres de mettre en évidence les notions très floues jusque-là d’urbanisme en mer, s’est déroulé avec les diverses administrations dans une atmosphère très courtoise et chacun a essayé de mettre le maximum de sécurité juridique en simplifiant la loi comme on le verra dans le Grenelle 2 ».
Mais alors si toutes les autorisations administratives sont données, si tout le monde (pêcheurs, ONG, élus et financiers…) est d’accord, qu’est-ce qui bloque et qui fait qu’un an après l’obtention des autorisations, aucune éolienne n’est encore en mer et ne le sera sans doute pas en 2009 ?

LES RAISONS DU BLOCAGE
La réponse de Philippe Gouverneur est sans ambiguïté : « La raison : c’est le phénomène du NIMBY (Not In My Back Yard) aujourd’hui aussi actif dans l’éolien offshore qu’il l’a été dans l’éolien onshore. Dans le cas précis de Veulettes-sur-mer, ce sont plusieurs recours en justice déposés par des particuliers qui bloquent actuellement l’ensemble du projet. Il y a d’abord un recours déposé par une association de propriétaires parisiens de résidences secondaires dans la région qui ne veulent pas voir leur horizon « barré » par des éoliennes (bien que ce ne soit absolument pas le cas), et qui ont, de ce fait, déposé un recours contre la demande de concession maritime (le permis de construire) ».
Pause… Voilà qui me rappelle étrangement, voire même mot à mot la polémique autour du recours de feu le sénateur Ted Kennedy concernant le projet de ferme éolienne de Nantucket (cf. nos archives); toute la persuasion du candidat Obama avait du être alors mobilisée pour faire fléchir le sénateur vieillissant juste avant qu’il ne décède ! La presse avait relié. Nous sommes ici à Veulettes dans un cas très similaire de notables qui ne veulent pas de fermes éoliennes (même invisibles) au large de leur petit paradis égoïste. Le candidat Obama avait fait appel au civisme du Sénateur Ted Kennedy face à la situation d’urgence énergétique actuelle des états de la planète, à son sens des responsabilités… Mais c’est bien connu, Veulettes n’est ni Nantucket ni Cap Cod, et de toute façon ici, le recours a déjà été déposé contre le projet. Et ce n’est pas le seul, Philippe Gouverneur poursuit : « Il y a aussi le recours d’un avocat qui ne voulant pas que le câble électrique souterrain qui reliera Veulettes à Fécamp passe sous la voie publique en face de chez lui, arguant du voisinage de champs électromagnétiques, s’oppose à l’ensemble du projet. Au total, cela fait 5 recours provenant de deux sources. Et donc sur la simple suspicion que les autorisations administratives sont susceptibles d’être remises en causes, le financement bancaire du projet a été suspendu ».
Quand je pose à Philippe Gouverneur la question de savoir comment lui, les membres de son équipe et les nombreuses personnes qui ont porté ce premier projet depuis 7 années réagissent à ces blocages ultimes, il précise : « Le fait que ce projet soit le premier projet français en mer l’a rendu emblématique à tout point de vue. Il a permis de prendre connaissance de l’incomplétude de notre législation en la matière mais il a aussi concentré toutes les passions ».
Cela signifie-t-il que le projet est stoppé ? Philippe Gouverneur répond : « Le tribunal administratif devrait statuer en 2010… mais aujourd’hui la mode est d’aller en cassation. L’opposition àl’éolien est aujourd’hui un lobby puissant… Mais la résolution de ces événements est quelquefois suspendue à des motivations inattendues. Ainsi par exemple dans l’affaire des éoliennes onshore de Fécamp, un seul couple a réussi à s’opposer pendant 10 ans à l’installation des éoliennes et puis il a suffi que ce couple qui portait le recours, divorce et soit préoccupé par sa propre procédure pour que l’affaire se résolve et il y a bel et bien des éoliennes à Fécamp. »
Mais au fait, 105 MW c’est tout à fait modeste rapproché des chiffres annoncés dans les projets français. Si on rencontre de telles difficultés avec 105 petits MW (si je peux dire), qu’est ce que ce sera avec 500 ? Sans parler de 1000 ? Voire des 6000 MW prévus pour 2020 par l’État. Mais ne soyons pas pessimistes. Ce pays, bien que vieillissant, n’est tout de même pas constitué que de notables à la retraite ! Je veux le croire en tout cas….

Article : Francis ROUSSEAU

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