Contexte et problématique
La transition énergétique n'est plus seulement un impératif écologique : elle est devenue un enjeu économique, géopolitique et social majeur, ainsi qu'un événement pour les sciences humaines et sociales. En témoignent les stratégies divergentes de la France et du Québec, deux territoires confrontés à des défis similaires, mais aussi particuliers à leur trajectoire de développement, où la transition énergétique est orientée dans des approches distinctes. La raréfaction des ressources critiques (lithium, cobalt, terres rares), la dépendance aux importations (la Chine contrôle plus de 80 % de la production mondiale de terres rares et 60 % de celle du lithium), et les tensions internationales (guerre en Ukraine, rivalités sino-américaines, guerre tarifaire du président Trump et crise du détroit d'Ormuz) ont révélé la vulnérabilité des chaînes de valeur et troublé la confiance dans le libre-échange et l'interdépendance des flux énergétiques.
En France, la question de la souveraineté industrielle s'impose avec une urgence particulière : comment repenser les filières stratégiques, les territoires et les modèles de production pour concilier décarbonation, compétitivité et justice socioenvironnementale ? Le basculement du multilatéralisme vers un monde marqué par le retour des logiques impériales (illustré par la Russie, la Chine et les Etats-Unis) met à mal l'organisation européenne, historiquement structurée par une vision libérale du "doux commerce". L'Europe, prise en étau entre les menaces américaines et la domination chinoise sur les technologies décarbonées, peine à dessiner un récit mobilisateur pour son avenir industriel. Malgré des économies nationales fortement intégrées, l'Union européenne peine à agir dans les secteurs industriels de l'énergie qui restent de la compétence des Etats, d'autant plus que le principe même de politique industrielle reste étranger à une communauté fondée sur le marché qui s'est construite sur le démantèlement de l'interventionnisme.
Au Québec, la transition énergétique et la souveraineté industrielle sont pensées et vécues dans une relation souvent conflictuelle avec le Canada et dans une dépendance structurelle avec les Etats-Unis. La nationalisation de l'électricité, son prix bas, le renoncement au nucléaire, la bourse carbone, les cibles plus ambitieuses du Québec, les projets d'hydrogène vert et d'une filière batterie sont autant de particularités québécoises encastrées dans le partage de compétences et les relations tendues entre Québec et Ottawa, ainsi qu'avec les États-Unis et des États états-uniens en particulier selon les projets et affaires. Riche en ressources hydroélectriques, en potentiel éolien et en minerais critiques (lithium, graphite, nickel), la province a misé sur une l'électrification de son économie et du système de transport à travers une stratégie de filières intégrées. La création de la zone d'innovation de la Vallée de la transition énergétique, les pertes de centaines de millions d'investissements de l'État dans le ratage du projet d'usine de batterie de Nortvolt à Saint-Basile-le-Grand et l'injection de fonds publics dans Nemaska Lithium, près de deux fois plus importante, indiquent la mesure du pari.
Dans les deux territoires, l'électrification des usages, notamment de la mobilité et de l'industrie, presse leurs systèmes exportateurs d'électricité jusqu'à des prévisions de dépassement des capacités permettant d'assurer la croissance anticipée des consommations... ce qui projette leur planification dans des scénarii de croissance de la production. La mobilité électrique a été au centre des préoccupations ces dernières années avec des incitations fortes qui sont aujourd'hui annulées, diminuées ou menacées, alors que les ventes n'atteignent pas les niveaux espérés et que certains constructeurs revoient leurs stratégies de décarbonation à la baisse (abandon du tout électrique chez Stellantis ou du moteur à hydrogène chez Renault). A l'inverse, l'explosion des besoins en électricité pour les centres de données placent aussi la France et le Québec face à des enjeux majeurs. En France, leur croissance (qui s'accapare déjà 3 % de la consommation électrique nationale) et l'essor de l'IA (comme avec le supercalculateur Jean Zay ou les projets de Mistral AI) exigent des solutions de stockage d'énergie décarbonée pour en limiter l'empreinte carbone. Le pays mise sur l'hydrogène vert et le développement de batteries pour stabiliser un réseau électrique de plus en plus dépendant des énergies intermittentes (éolien, solaire). Au Québec, la richesse en hydroélectricité (95 % de la production) attire les géants du numérique (Google, Microsoft) pour y établir des centres de données "verts", mais la demande croissante en électricité, notamment pour l'IA, soulève des questions sur la capacité du réseau et la volonté des Québécois de la dédier à ce type d'usage. Le stockage par batteries, l'optimisation des infrastructures et l'adaptation de la consommation pour en réduire les pointes deviennent cruciaux pour éviter les pénuries et les chocs, tout en maintenant l'avantage compétitif d'une énergie propre.
En France comme au Québec, les politiques climatiques sont contestées. En France, les mouvements des "gilets jaunes", les manifestations des syndicats agricoles contre les normes environnementales, ou encore la montée des discours climatosceptiques illustrent non seulement une "crise de l'acceptabilité sociale" mais surtout la force du récit productiviste.
Au Québec, les débats sur l'exploitation minière, les projets éoliens et de lignes à haute tension contestés, ou la proposition de considérer l'efficacité énergétique et l'effort de sobriété comme une alternative aux projets d'ajouts de barrages hydroélectriques révèlent des fractures similaires entre impératifs écologiques, droits autochtones, développement économique et responsabilité civique. Ces contestations relèvent, d'une part, d'une demande d'écologisation des politiques, de démocratisation des décisions et de territorialisation des projets, et d'autre part, de conservatismes sectoriels et d'intérêts opposés. Ces projets se heurtent à des résistances locales et plus vastes, notamment au sein de communautés autochtones et des mouvements écologiste : dénonciation de l'extractivisme, d'impacts environnementaux, et de la présence d'intérêts étrangers. Les efforts de réconciliation avec les peuples autochtones au Canada marquent les projets devant désormais se négocier avec les communautés qui habitent les territoires et leur être profitables. Loin de faire consensus, les politiques climatiques et de décarbonation sont au cœur de conflits croissants qui révèlent non seulement les rapports de force en jeu, mais aussi les mosaïques de transitions qui s'opèrent dans les territoires.
Ce colloque se propose d'explorer ces défis à travers une approche pluridisciplinaire et comparative, en croisant les regards de la sociologie, de l'économie, de la géographie, du droit et de la science politique. Il s'agira d'analyser :
- Les dynamiques de réindustrialisation (relocalisation des chaines de valeur, création de filières intégrées, innovation technologique) et leurs spécificités nationales et locales (ex : projets EMILI/EMME en France vs. Complexe de la Baie-James au Québec).
- Les grandes innovations territoriales (ex : zones industrialoportuaires décarbonées en France, écosystèmes hydroélectriques, éoliens, miniers, d'innovation et de production industrielle au Québec) comme celles qui s'organisent à de plus petites échelles.
- Les mobilisations et résistances qui émergent face aux politiques de transition (mouvements sociaux, blocages institutionnels, conflits d'usage), en mettant en lumière les points de convergence et de divergence entre les deux territoires.
La comparaison France-Québec permettra ainsi de souligner les défis communs (accès aux ressources, acceptabilité sociale, transition juste, gestion de la capacité du réseau et des pointes de la demande d'électricité) et d'identifier des pistes pour y faire face collectivement, dans un contexte où la souveraineté industrielle devient un enjeu clé de la transition énergétique.
Axes thématiques
Les propositions de communication pourront s'inscrire dans l'un des quatre axes suivants :
1. Réindustrialisation et filières critiques : relocaliser pour mieux maîtriser ?
- Quels sont les enjeux et les limites de la relocalisation des sites miniers et métallurgiques en France et en Europe ? Quels impacts les politiques et stratégies de transition ont-elles pour les filières minières et industrielles au Québec ? De quelles manières les cadres réglementaires permettent de soutenir des dynamiques protectionnistes ?
- Comment repenser les chaînes de valeur, de l'extraction à la transformation, dans une logique de souveraineté ? Quels récits et stratégies sont déployés par les acteurs ?
- Quels impacts sur l'environnement, les territoires, l'emploi et les compétences ? Comment ces filières industrielles s'insèrent ou non dans une dynamique d'économie circulaire ?
- Quels effets ces politiques de souveraineté ont-elles sur les relations franco- québécoises ?
2. Décarbonation dans l'industrie et les transports : laboratoires de la transition
- Comment les zones industrialo-portuaires, comme la ZIBaC de Bordeaux et la SPIP de Bécancour, peuvent-elles devenir des modèles de décarbonation ?
- Comment les enjeux de décarbonation sont-ils mis en tension avec une préservation plus générale de l'environnement (eau, biodiversité, adaptation aux changements climatiques, etc.) ?
- Quels leviers technologiques, économiques et réglementaires pour une industrie bas- carbone ?
- Quels partenariats entre acteurs publics, privés et académiques pour innover ?
- Comment articuler transition énergétique et attractivité économique des territoires ?
- Comment développer une filière décarbonée, locale et circulaire pour la biométhanisation ou l'hydrogène vert, tout en évitant les conflits d'usage avec l'agriculture ?
3. Stockage d'énergies, stockage de données : quels modèles pour une souveraineté industrielle ?
- Comment les enjeux de décarbonation mettent en tension les infrastructures énergétiques en France et au Québec ? Comment les scénarii de décarbonation intègrent les enjeux du stockage d'énergies et de l'intermittence ?
- Comment le développement numérique impacte-t-il les dynamiques de transition ? Comment la construction de centres de données et le soutien politique à l'IA transforment-ils la consommation électrique ? Quelle hiérarchisation des usages de l'électricité ?
- De quelles manières les enjeux de souveraineté sont-ils intégrés au développement des usages numériques ? Comment éviter la création de nouvelles dépendances dans une économie décarbonée ?
4. Résistances, mobilisations et acceptabilité : les engagements et les freins à la transition industrielle et à l'électrification des usages
- Quelles sont les mobilisations et résistances politiques, sociales et culturelles face aux politiques de transition, en particulier face aux dynamiques d'électrification de la mobilité ?
- Comment concilier impératifs écologiques et attentes des acteurs locaux (élus, citoyens, syndicats, entreprises, communautés autochtones) ?
- Quels outils pour une gouvernance inclusive et efficace des projets de transition ?
- Comment analyser les conflits d'usage et les dynamiques de contestation ?
Les communications du colloque seront l'objet d'un projet éditorial en 2027 soit dans une revue interdisciplinaire telle que Natures Sciences Sociétés, soit dans une revue plus spécialisée comme Flux ou la Revue d'économie industrielle.
Modalités de soumission
Les propositions de communication (en français ou en anglais) devront comprendre :
- Un titre et un résumé de 500 mots maximum, précisant la problématique, la méthodologie et les résultats attendus.
- Une bibliographie indicative (5 références max.).
- Les coordonnées des auteurs (nom, prénom, affiliation, adresse email).
Calendrier :
- Date limite de soumission : 31 mai 2026
- Notification aux auteurs : 30 juin 2026
Envoi des propositions : s.chailleux@sciencespobordeaux.fr et s.roche@sciencespobordeaux.fr
Comité scientifique et organisation
Comité scientifique :
- Sébastien Chailleux, Sciences Po Bordeaux, politiste
- Sylvie Ferrari, BSE, Université de Bordeaux, économiste
- Vincent Frigant, BSE, Université de Bordeaux, économiste
- Blandine Laperche, ISI/Lab.RII, Université du Littoral-Côte d'Opale, économiste
- Sylvain Le Berre, ETTIS-INRAE, politiste
- Dominique Morin, Université Laval, sociologue
- Sylvain Roche, Sciences Po Bordeaux, économiste
- Emiliano Scanu, Université Laval, sociologue
Comité d'organisation :
- Sébastien Chailleux, Sciences Po Bordeaux
- Sylvain Roche, Sciences Po Bordeaux
Publics visés
Ce colloque s'adresse aux chercheurs, enseignants-chercheurs, doctorants, mais aussi aux acteurs institutionnels, industriels, associatifs et territoriaux intéressés par les enjeux de la transition énergétique et de la souveraineté industrielle.
Contact et informations pratiques
Pour toute question, merci de contacter : Sébastien Chailleux, s.chailleux@sciencespobordeaux.fr
Lieu du colloque : Sciences Po Bordeaux
Frais d'inscription :
- Étudiants, doctorants, jeunes chercheurs sans poste : 60 euros
- Chercheurs : 90 euros
- Professionnels extérieurs : 130 euros
Les frais d'inscription permettent de couvrir la prise en charge des repas.
POINTS DE REPÈRE
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