16/06/2026 – energiesdelamer.eu.
Le livre de Franco Cassano*, La Pensée méridienne (Il pensiero meridiano, 1996), est devenu au fil des années un texte majeur pour tous ceux qui cherchent à penser autrement la modernité, la Méditerranée, le Sud et, plus largement, les formes de vie menacées par l’uniformisation économique du monde.
Ce livre est à la fois un essai de sociologie, de philosophie politique, de géographie culturelle et presque une méditation existentielle sur la mer, le temps, les limites et la coexistence.
Cassano part d’un constat simple mais décisif : le Sud – en particulier le Mezzogiorno italien et plus largement la Méditerranée – a cessé d’être un « sujet de pensée » pour devenir un objet regardé, décrit, jugé et administré par le Nord. Depuis des siècles, le Sud est pensé depuis l’extérieur, selon les catégories du développement, du retard, du déficit ou du folklore. Il est soit « exotisé » comme paradis touristique, soit criminalisé comme espace mafieux et archaïque. Dans les deux cas, il est privé de sa capacité à produire une vision du monde autonome.
Le geste fondamental de Cassano consiste alors à inverser le regard : il ne faut plus penser le Sud à la lumière de la modernité, mais penser la modernité à partir du Sud. Cette formule est centrale dans tout le livre. Cette inversion n’a rien d’un romantisme régionaliste ou d’un nationalisme méridional. Cassano ne dit jamais que le Sud est « supérieur » au Nord. Il refuse même tous les intégrismes identitaires. Son projet est plus subtil : montrer que les sociétés méridionales possèdent des formes de savoir, de rapport au temps, à l’espace, à la limite, à la convivialité et à la mer que la modernité occidentale a refoulées au nom de la vitesse, du productivisme et de la croissance illimitée.
L’un des concepts essentiels du livre est précisément celui de lenteur. La modernité occidentale est définie par Cassano comme le règne de l’homo currens, l’homme qui court. La vitesse devient une valeur absolue : accélération des transports, des marchandises, des flux financiers, des communications, des carrières, des vies elles-mêmes. Le progrès n’est plus qu’une fuite en avant. Dans cette civilisation de la course, celui qui ralentit apparaît immédiatement comme « en retard ». Cassano ne célèbre pourtant pas naïvement la lenteur comme un nouveau dogme. Il insiste au contraire sur la nécessité de retrouver une souveraineté sur le temps. La lenteur méridienne signifie la possibilité de maintenir des relations humaines, une attention au monde, une densité des liens sociaux et une capacité de contemplation que l’accélération détruit.
Cette réflexion sur le temps débouche sur une critique beaucoup plus large du développement. Pour Cassano, le développement moderne est devenu une religion séculière. Il impose partout les mêmes critères : croissance, compétitivité, rendement, urbanisation intensive, marchandisation des espaces et des relations. Les sociétés méridionales sont alors constamment sommées de « rattraper » un modèle extérieur. Or ce rattrapage est impossible parce qu’il détruit précisément ce qui faisait leur singularité.
C’est ici que la Méditerranée joue un rôle décisif. La mer méditerranéenne n’est pas simplement un décor géographique. Elle devient chez Cassano une véritable épistémologie. La pensée méridienne est une pensée née « là où commence la mer ». Mais cette épistémologie méridienne ne repose pas sur la seule abstraction conceptuelle : elle constitue aussi une épistémologie de l’attention. Connaître ne signifie plus seulement objectiver ou maîtriser le monde, mais apprendre à habiter des relations, à percevoir les rythmes, les limites, les formes sensibles de coexistence. La mer impose alors une connaissance attentive aux passages, aux proximités, aux fragilités et aux attachements ordinaires que la modernité accélérée tend à effacer.
En cela, Cassano rejoint certaines intuitions de Merleau-Ponty pour qui la connaissance ne peut être séparée de l’expérience sensible et incarnée du monde. Comme chez le philosophe de la perception, le rapport au réel ne procède pas d’un regard surplombant mais d’une immersion dans un monde vécu, fait de présences, de relations et d’attention aux formes concrètes de l’existence.
Cette idée est fondamentale dans tout l’ouvrage. La Méditerranée n’est pas pensée comme un espace homogène, mais comme une mer des écarts, des ports, des détours, des hybridations. Contre les imaginaires atlantiques de l’infini, de la conquête et de l’expansion illimitée, Cassano oppose une mer intérieure, faite de proximités, de limites visibles, d’interdépendances et de contacts permanents entre les peuples.
C’est pourquoi la pensée méridienne est aussi une pensée de la mesure. Cassano reprend ici explicitement l’héritage d’Albert Camus et de Pier Paolo Pasolini. Comme chez Camus, il existe chez lui une méfiance profonde envers tous les absolus : absolu du marché, absolu du progrès, absolu identitaire, absolu religieux ou technologique. La Méditerranée devient alors le lieu symbolique d’une sagesse des limites.
Cette notion de limite est très contemporaine. Cassano écrit bien avant que les débats sur l’Anthropocène ou la décroissance deviennent centraux, mais son œuvre apparaît aujourd’hui étonnamment prophétique. Plusieurs auteurs ont d’ailleurs montré les liens entre la pensée méridienne et les théories de la décroissance ou du « plurivers** ».
Il y a chez Cassano une intuition très forte : les sociétés méridionales ont longtemps été considérées comme déficitaires parce qu’elles n’étaient pas assez productives, assez industrielles ou assez rationalisées. Mais dans un monde menacé par l’épuisement écologique, ces mêmes caractéristiques – sobriété, lenteur, densité relationnelle, proximité avec les communs – peuvent devenir des ressources précieuses pour imaginer d’autres formes de civilisation.
D’où son insistance sur les biens communs. L’un des passages les plus importants du livre concerne la nécessité de « dé-marchandiser » partiellement le soleil, la mer, les plages, les routes, les jardins. Cassano voit très tôt que la privatisation généralisée du monde détruit les conditions mêmes de la coexistence humaine. Les rivages deviennent des produits touristiques, les paysages des actifs financiers, les villes des vitrines globalisées.
Cette critique rejoint directement les débats contemporains sur l’extractivisme. Même si Cassano n’utilise pas toujours ce vocabulaire, il décrit déjà un monde où les territoires méridionaux sont réduits à des réserves de valeur : tourisme, spéculation immobilière, ports logistiques, ressources énergétiques, marchandisation culturelle. Le Sud n’est toléré qu’à condition d’être rentable. Or la pensée méridienne refuse précisément cette assignation économique. Elle cherche à restituer au Sud sa capacité d’invention culturelle et politique. C’est pourquoi ce livre est aussi profondément anti-colonial. Non pas dans un sens strictement géopolitique, mais parce qu’il critique la domination symbolique du Nord sur les imaginaires du monde. Cassano refuse l’idée qu’il n’existerait qu’une seule trajectoire historique légitime : celle du capitalisme occidental productiviste.
Il rejoint ici certaines intuitions des pensées décoloniales contemporaines : pluralité des mondes, coexistence des temporalités, critique de l’universalisme abstrait, importance des savoirs situés. Mais Cassano se distingue aussi par sa méfiance envers tous les nouveaux dogmatismes. Il défend ce qu’un commentateur appelle un « universalisme modeste et pluriel ». Cette modestie est essentielle. Cassano ne propose pas une utopie méridionale pure et innocente. Il sait parfaitement que le Sud peut être traversé par la violence, les mafias, les dominations patriarcales ou clientélistes. Mais il refuse que ces réalités deviennent l’unique vérité du Sud. Le livre est ainsi traversé par une tension permanente entre critique et fidélité. Critique du Sud réel lorsqu’il sombre dans l’omertà ou l’auto-victimisation ; fidélité à ce qu’il porte encore comme promesse anthropologique. C’est probablement ce qui rend ce texte si important aujourd’hui.
À l’heure où la Méditerranée est devenue un espace saturé par les logiques sécuritaires, les frontières militarisées, les flux logistiques et les conflits géopolitiques, Cassano rappelle que cette mer fut aussi un espace de traduction, de circulation lente et de pluralité culturelle.
Cette lecture entre en résonance avec plusieurs recherches consacrées aux littoraux, aux processus de territorialisation de la mer et aux limites des dispositifs contemporains de gouvernance maritime[1]. On retrouve chez Cassano une même attention aux formes de coexistence, aux attachements ordinaires et à ce qui résiste aux logiques d’appropriation ou de planification intégrale.
La mer occupe à cet égard une place singulière. Elle déborde les découpages administratifs, les frontières de propriété et les dispositifs techniques qui cherchent à l’ordonner. Plus qu’un simple espace à gérer, elle demeure un milieu de relations, de circulations et d’incertitudes qui rappelle les limites de toute prétention à la maîtrise complète du monde.
C’est sans doute l’un des apports les plus actuels de la pensée méridienne. À travers les thèmes de la limite, de la relation, de la mesure et de l’attention au vivant, Cassano propose une critique précoce de l’illimitation contemporaine. Face aux promesses du développement sans fin, il invite à réhabiliter une manière d’habiter le monde, fondée sur la coexistence plutôt que sur la conquête, sur la qualité des relations plutôt que sur leur seule rentabilité.
Tribune de Bernard Kalaora, Sociologue sur Franco Cassano et La Pensée méridienne.
* Franco Cassano, sociologue, et homme politique italien (1943-2021)
** Le plurivers est une dénonciation de l’éthique de séparation et de la pensée unique. Le changement vers le Plurivers, suppose entre autres l’adoption d’une autre conception de la nature, éloignée de l’anthropocentrisme et du dualisme. Intégrisme au sens de forçage, de planification, de frontières
Bibliographie indicative
- Cassano, Franco, La Pensée méridienne, Éditions de l’Aube, 1998.
- Cassano, Franco, Tre modi di vedere il Sud, Il Mulino, 2009.
- Cassano, Franco, L’umiltà del male, Laterza, 2011.
- Fernand Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Armand Colin.
- Predrag Matvejević, ancien directeur de la Chaire de littérature française à la Faculté des Lettres de Zagreb, professeur à l’Université La Sapienza de Rome. Bréviaire méditerranéen, Fayard, 1992.
- Albert Camus, Noces suivi de L’Été, Gallimard.
- Pier Paolo Pasolini, Écrits corsaires, Flammarion.
- Franco Cassano et Danilo Zolo (dir.), L’alternativa mediterranea, Feltrinelli.
- Iain Chambers, La Méditerranée en mouvement. Migrations, culture, conflits, Wildproject.
- Maurice Merleau-Ponti, La Nature – Notes. Cours du Collège de France, Les classiques des Sciences Sociales Chicoutimi, Québec
- Laurent Vidal, Historien, La Rochelle Université et Université de Rio, Les hommes lents, Flammarion
[1] Voir notamment les travaux de Bernard Kalaora consacrés aux littoraux, à la gouvernance maritime et aux relations entre sociétés et milieux marins, ainsi que plusieurs essais publiés dans AOC Média entre 2021 et 2026 avec Charlotte Michel et Yves Henocque, ainsi que l’atelier des Océanes Atlantique 2024 au Pouliguen
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