Retrouvez ici in extenso l’interview d’Yves Henocque publiée dans MerVeille Energie #15 en version » concentrée «
Co-fondateur des Océanes Atlantique qui se tiennent les 12 et 13 octobre 2026, Yves Henocque analyse les pressions de tous ordres qui s’exercent sur l’Atlantique comme sur la Méditerranée. Il plaide pour une large concertation de tous les acteurs concernés autour du devenir des territoires littoraux, afin de créer une dynamique commune.
Vous présidez Plan Bleu, que l’on peut définir comme un observatoire de la Méditerranée. Vous êtes aussi co-fondateur des Océanes Atlantique. En matière de risques environnementaux et climatiques, en quoi l’océan Atlantique diffère-t-il de la Méditerranée ?
La Méditerranée est une mer semi-fermée, alimentée par les eaux de l’océan Atlantique via le détroit de Gibraltar. L’eau qui entre ainsi dans la Méditerranée va mettre environ un siècle pour parcourir dans les deux sens, en surface puis en profondeur, ses deux bassins Ouest et Est, et ressortir par le même détroit, vers l’Atlantique. Bien sûr, sa dynamique hydraulique est beaucoup plus complexe. Elle est essentiellement dépendante du régime des vents, qui permettent les échanges permanents entre les eaux profondes et froides et les eaux de surface, beaucoup plus chaudes et salées du fait de l’évaporation.
Dans une mer aux dimensions réduites (0,7% de la surface des océans) et aux cycles relativement courts, on comprend dès lors l’importance et la vitesse des effets du changement climatique (réchauffement, régime des vents, précipitations), auxquels il faut rajouter bien sûr, les nombreux impacts des activités humaines, avec des populations urbaines qui ne cessent d’augmenter.
La biodiversité de la Méditerranée subit ainsi les effets conjugués des pollutions en tout genre, mais également un risque grandissant de stratification des eaux, du fait de la surchauffe des eaux de surface et du changement de régime des vents ne permettant plus ce brassage permanent qui fait sa richesse.
L’océan Atlantique est, lui, un des cinq grands océans (en comptant l’océan Austral) de la Terre, représentant un peu plus de 30% de l’océan mondial. Il se divise lui-même en deux sous-océans distincts : l’Atlantique Nord et l’Atlantique Sud, séparés notamment par le régime divergent des alizés de l’Equateur. Son immensité et sa profondeur moyenne (3.600 m, avec un maximum à plus de 8.000 m dans les Caraïbes) font que les mêmes effets (pollutions et changement climatique) qu’en Méditerranée vont être beaucoup plus dilués sur des temps beaucoup plus longs, et donc beaucoup plus difficiles à appréhender.
Il n’en reste pas moins que l’on observe maintenant les apports polluants comme les plastiques jusque dans les plus grandes profondeurs océaniques, tout comme le réchauffement des eaux les plus profondes.
Sous les pressions anthropiques et climatiques, la rapidité des changements qui s’opèrent en Méditerranée, elle-même considérée comme un mini-océan, sont considérés comme des témoins de ce qui pourrait survenir à plus long terme dans un océan comme l’océan Atlantique.
De façon générale, quel regard portez-vous sur l’état de santé des espaces maritimes et littoraux, en France et dans le monde ? Arrivons-nous à un point de bascule ?
Je ferais tout d’abord une remarque générale : il est difficile de définir un point de bascule général, tant le système naturel dans lequel nous vivons est en constante évolution. On va observer des points de bascule pour des espèces, des écosystèmes même (la forêt qui brûle) ; mais le système Terre, couvert à plus de 70% par l’océan, est en constante adaptation, mû par des forces tectoniques et climatiques qui nous dépassent. Cette remarque n’a pas pour but de minimiser les nombreux et profonds impacts, toujours croissants comme la démographie, sur les territoires littoraux et les espaces maritimes.
» Nous devons faire face à trois phénomènes majeurs : le changement climatique, les pollutions de toute nature et la perte de biodiversité «
Globalement, que ce soit en France ou dans le monde, où la France est d’ailleurs représentée dans pas moins de cinq conventions des mers régionales, ces pressions anthropiques combinées aux effets du changement climatique ne diminuent pas, au contraire !
En France, nous avons indéniablement su limiter certains apports polluants des grandes villes grâce aux stations d’épuration. Mais dans le même temps, au fur et à mesure du progrès des connaissances, nous nous sommes aperçus que nombre d’entre eux, comme les pesticides, continuaient à être déversés dans la mer. Aujourd’hui, on découvre l’impact mondial des plastiques et des micro-plastiques sur l’environnement marin et les espèces qui y vivent, mais on reste dans l’incapacité de parvenir à un accord global pour en réguler la production et l’utilisation. Du local au global, nous devons ainsi faire face à trois phénomènes majeurs : le changement climatique, les pollutions de toute nature et la perte de biodiversité.
Dans ce contexte, que peut-on attendre de l’édition 2026 des Océanes Atlantique ?
On voit bien que les trois phénomènes que j’ai cités auparavant ne peuvent pas être considérés en restant chacun dans son coin, dans son monde. Et pourtant, nous restons encore dans des systèmes de décision très fragmentés, et même parfois contradictoires. Très modestement, c’est ce que les Océanes Atlantique, depuis leur création en 2023, essayent de faire : réunir sur des thématiques précises, à terre et en mer, tous les acteurs concernés – décideurs, chercheurs, entrepreneurs, praticiens associatifs, citoyens des territoires – pour qu’ils échangent leurs connaissances et leurs expériences par rapport au devenir des territoires littoraux et des espaces maritimes qui les jouxtent.
Ces échanges ont notamment abouti à la création d’un collectif de mise en synergie des initiatives locales, » LittOceanes, Initiatives et Territoires « , et l’édition 2026 des Océanes Atlantique se tient pour la première fois sous l’égide de ce collectif, en association avec la commune du Pouliguen, Mer-Veille-Energie, et l’Institut France-Québec pour les recherches maritimes (IFQM). Comme pour les éditions précédentes, son objectif est à double focale : il s’agit de poser les yeux sur l’océan pour mieux appréhender, ensemble, les transformations profondes qui s’imposent aux territoires littoraux.
Ces transformations font l’objet d’études, de débats et de politiques publiques en France, mais également de l’autre côté de l’Atlantique, au Québec. Cette année, on abordera plus particulièrement ces transformations en termes d’impact des activités, plus particulièrement des parcs éoliens sur la biodiversité, et de protection de cette dernière en milieu marin jusque dans la haute mer – c’est tout le débat actuel sur les aires marines protégées (AMP), les zones de protection fortes (ZPF), et les autres mesures de conservation environnementale (AMCE), si importantes et encore sous-utilisées ou même ignorées. Ici, l’objectif est bien de réconcilier la protection de la biodiversité avec le développement des activités, pour qu’elles-mêmes deviennent durables. C’est tout l’enjeu par exemple de la reconnaissance officielle des cantonnements de pêche comme AMCE, permettant ainsi d’encourager l’engagement du secteur dans la protection de la biodiversité. Le processus de création d’une AMP est en général descendant (décision par le haut) ; celui d’une AMCE est de nature ascendante (à l’initiative des acteurs locaux), engageant ainsi une dynamique d’apprentissage et d’appropriation collective. Sur ce sujet comme les autres, c’est exactement la démarche des Océanes Atlantique 2026.
Propos recueillis par Jean-Claude Lewandowski
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