03/09/2026 – energiesdelamer.eu.
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche ne marque pas la fin de la mondialisation. Il en révèle plutôt une nouvelle configuration. Derrière le discours nationaliste, protectionniste et hostile aux anciennes élites s’affirme une alliance entre pouvoir politique, grandes fortunes, entreprises technologiques et capital financier. Le paradoxe du trumpisme tient précisément à cette contradiction : prétendre restituer sa souveraineté au peuple tout en renforçant la capacité d’une minorité d’acteurs économiques et technologiques à orienter les choix collectifs.
Cette évolution américaine pourrait sembler étrangère à l’Europe. Pourtant, la création, en août 2026, du Rhine Group, autour de Mario Draghi, Patrick Collison et Luis Garicano, mérite d’être examinée à cette lumière. Il ne s’agit évidemment pas d’assimiler Draghi à Trump ni de faire du Rhine Group une organisation « trumpiste ». Les cultures politiques sont profondément différentes. Mais, derrière cette opposition, apparaît une transformation commune : le déplacement progressif de la décision vers des réseaux situés à l’intersection de la science, de la technologie, de la finance et du pouvoir.
Le Rhine Group se situe explicitement dans le prolongement du rapport remis par Mario Draghi à la Commission européenne le 9 septembre 2024, The Future of European Competitiveness, composé de deux parties : A Competitiveness Strategy for Europe et In-depth Analysis and Recommendations. Commandé en 2023 par Ursula von der Leyen, ce rapport part d’un diagnostic sévère : ralentissement de la productivité, coût élevé de l’énergie, fragmentation des marchés de capitaux, retard technologique et difficultés à transformer l’excellence scientifique européenne en entreprises mondiales. L’article d’Énergies de la Mer qui sert de point de départ à cette réflexion rappelle que, pour Draghi, cet écart avec les États-Unis ne pourra être comblé sans une transformation profonde du modèle économique européen.
De la mondialisation des marchés à la mondialisation du pouvoir
Le Rhine Group constitue à cet égard une expérience particulièrement intéressante. Son ambition n’est plus seulement de produire des rapports ou des recommandations, mais de rapprocher ceux qui disposent des différents moyensnécessaires pour transformer une idée en décision : économistes et scientifiques, entrepreneurs, investisseurs, anciens responsables publics et dirigeants de médias. Comme le souligne l’article d’Énergies de la Mer, l’ambition du Rhine Group est précisément de construire ce que la dispersion géographique et institutionnelle de l’Europe ne permet pas spontanément : un réseau permanent reliant capital, technologie, recherche et pouvoir politique.
Cette formule est essentielle. Elle indique que nous ne sommes plus seulement devant une politique économique, mais devant l’ébauche d’une nouvelle architecture du pouvoir. Les chercheurs établissent les diagnostics ; les entrepreneurs les confrontent aux possibilités technologiques ; les investisseurs évaluent les conditions de financement ; les anciens dirigeants apprécient leur faisabilité politique ; les médias assurent enfin leur circulation dans l’espace public. Ainsi se constitue une chaîne presque complète de production de la décision.
Une question surgit pourtant : où sont ceux auxquels ces décisions s’appliqueront ?
La composition même du Rhine Group révèle cependant un déséquilibre notable : syndicats, représentants des salariés, associations de consommateurs, collectivités territoriales ou PME y sont peu présents. Cette absence n’est pas anodine : un accord entre experts, dirigeants et investisseurs ne suffit pas à produire le consentement de ceux qui devront en assumer les conséquences. C’est dans cette dissociation entre ceux qui conçoivent le futur et ceux qui devront y vivre que réside le véritable enjeu politique.
Trump et Draghi : deux réponses différentes à une même mutation.
Il serait abusif de parler d’une identité idéologique entre le trumpisme et la pensée de Draghi. Le premier privilégie le rapport de force, le nationalisme économique et la puissance américaine ; le second cherche au contraire à renforcer l’intégration européenne et ses capacités collectives. Mais tous deux évoluent dans un monde où les anciennes séparations entre politique, capital et technologie s’effacent.
Le modèle auquel se réfère le Rhine Group est d’ailleurs explicitement américain. Aux États-Unis existent depuis longtemps des espaces où circulent responsables de Washington, financiers de Wall Street, entrepreneurs de la Silicon Valley et chercheurs des grandes universités. Le Rhine Group cherche à reproduire en Europe cette circulation des hommes, des capitaux, des connaissances et des décisions.
La présence de Patrick Collison est révélatrice. Cofondateur de Stripe, il ne représente pas seulement la réussite d’une entreprise technologique mondiale. Il intervient également dans les débats concernant la science et les institutions susceptibles d’accélérer l’innovation ; il a cofondé l’Arc Institute et participé avec Tyler Cowen au développement des Progress Studies, courant qui cherche
notamment à comprendre les conditions permettant aux sociétés de produire davantage de découvertes, d’infrastructures, d’entreprises et de croissance. Le futur devient ainsi un problème d’efficacité : comment accélérer l’innovation ? Comment mobiliser davantage de capitaux ? Comment faire émerger des entreprises capables d’atteindre rapidement une taille mondiale ? Comment réduire les obstacles réglementaires ?
Le vocabulaire est révélateur : accélérer, investir, innover, construire, changer d’échelle.
Quand le capital sélectionne les futurs possibles.
Nous entrons alors dans une nouvelle étape de la financiarisation.
La finance ne se contente plus de fournir des capitaux aux activités économiques existantes. Elle participe à la sélection des activités qui auront un avenir. Une technologie massivement financée peut devenir une infrastructure mondiale ; une autre, privée de capitaux, peut disparaître indépendamment de son utilité sociale ou écologique. L’allocation du capital devient donc, indirectement, une allocation des futurs possibles.
Cette logique apparaît dans les priorités susceptibles d’être défendues par le Rhine Group : intégration des marchés européens de capitaux, financement des scale-ups, simplification réglementaire, technologies critiques et constitution de champions capables de rivaliser avec les grandes entreprises américaines et chinoises.
Le raisonnement du rapport Draghi est cohérent : productivité, croissance et investissement doivent permettre à l’Europe de financer sa défense, son système de santé, ses retraites, son éducation et sa transition climatique. Il serait donc inexact de prétendre que Draghi ignore l’écologie. Son rapport fait au contraire de la décarbonation l’un de ses trois grands axes et cherche à articuler transition propre et compétitivité. Mais c’est précisément cette articulation qui doit être interrogée : que se passe-t-il lorsque la protection du vivant doit continuellement démontrer qu’elle est compatible avec la compétitivité ?
De la démocratie politique au gouvernement des compétents.
Un changement plus profond se dessine alors. Le futur tend à ne plus être conçu comme le résultat d’une délibération collective sur le monde souhaitable. Il devient un espace qu’il faut anticiper, financer et construire. Ceux qui disposent simultanément du savoir, de la technologie, des capitaux et de l’accès aux décideurs acquièrent alors une capacité exceptionnelle à déterminer ce qui apparaîtra demain comme possible, nécessaire ou inévitable.
La démocratie ne disparaît pas pour autant. Mais elle risque de se trouver déplacée vers l’aval. Une minorité établit le diagnostic, sélectionne les innovations considérées comme stratégiques, organise leur financement et construit les infrastructures ; la puissance publique intervient ensuite pour faciliter, réglementer ou légitimer des orientations dont les grandes lignes ont déjà été définies.
C’est en cela que le trumpisme constitue moins une anomalie qu’un symptôme spectaculaire. Il rend visible une évolution plus générale : l’affaiblissement des médiations politiques au profit de coalitions capables d’associer puissance publique, richesse privée, maîtrise technologique et capacité d’expertise.
Face aux États-Unis et à la Chine, l’Europe pourrait alors être tentée de répondre en constituant sa propre élite compétitive : entrepreneurs de la tech, grands investisseurs, économistes, scientifiques et anciens dirigeants politiques réunis au nom de l’urgence du décrochage européen. On passerait ainsi insensiblement du gouvernement par la représentation au gouvernement par la compétence supposée de ceux qui savent et peuvent agir.
L’environnement : ce qui ne peut entrer dans un portefeuille.
C’est probablement sur le terrain environnemental que cette évolution soulève les interrogations les plus profondes.
La logique financière procède par anticipation : elle évalue des risques, calcule des rendements et sélectionne les investissements susceptibles de produire une valeur future. Or le vivant ne fonctionne pas selon cette temporalité. Une forêt ancienne, une zone humide, un littoral, un sol fertile ou une espèce ne peuvent être recréés à volonté parce qu’un investissement compensatoire aura été décidé ailleurs.
Le danger apparaît lorsque la nature n’est plus considérée comme une condition d’existence, mais comme une variable à intégrer dans un calcul économique. On protégera alors prioritairement ce qui peut être valorisé, compensé, transformé en actif ou rendu compatible avec la croissance ; ce qui résiste à cette traduction monétaire risque de devenir secondaire.
L’opposition fondamentale ne se situe donc plus simplement entre croissance et décroissance, ni même entre capitalisme et écologie. Elle porte sur la définition même de ce qui mérite d’être pris en considération dans une décision collective. Un système dominé par la science appliquée, la technologie et la finance privilégie spontanément ce qui peut être mesuré, anticipé, modélisé et rentabilisé. Mais comment faire entrer dans ce calcul la disparition irréversible d’une espèce, l’appauvrissement d’un paysage, la destruction d’un milieu ou la perte d’une relation sensible avec un territoire ?
Le rapport Draghi entend faire de la décarbonation un moteur de compétitivité. L’intention est incontestablement écologique autant qu’économique. Mais elle contient une ambiguïté : si la transition environnementale n’est légitime qu’à la condition de produire de la croissance, que devient ce qui doit être protégé précisément parce que cela ne produit aucune valeur marchande ?
Ce qui se dessine à travers le Rhine Group dépasse ainsi largement la seule question du devenir économique de l’Europe : c’est notre manière même de concevoir, de décider et de gouverner le futur qui est en jeu. Au-delà de l’économie, c’est finalement le pouvoir de définir le monde dans lequel nous voulons vivre qui est ici en cause. Si cette capacité appartient principalement à ceux qui réunissent expertise scientifique, puissance technologique et capacité financière, le risque n’est pas seulement celui d’une oligarchie économique. C’est celui d’une réduction du monde à ce qui peut être financé.
Le véritable enjeu écologique pourrait dès lors être de soustraire une partie du vivant à cette logique. Affirmer que certaines choses – un milieu, une espèce, un paysage, des équilibres écologiques – possèdent une valeur qui ne dépend ni de leur prix, ni de leur rentabilité, ni même de leur contribution à la compétitivité. Car le futur ne peut se réduire à celui que les marchés jugent finançable et que la technologie rend possible. Il doit demeurer un horizon ouvert à la délibération collective, où puissent être discutés non seulement ce que nous pouvons produire et transformer, mais aussi ce que nous voulons préserver, transmettre ou soustraire à la logique marchande.
C’est à cette condition que les choix économiques et technologiques resteront subordonnés à des finalités politiques et sociales, et non l’inverse. Il s’agit, en définitive, de conserver aux sociétés la capacité de choisir le monde qu’elles souhaitent habiter, tout en reconnaissant que ce choix ne peut s’affranchir des limites que le vivant lui impose.
Références principales :
Mario Draghi, The Future of European Competitiveness, Commission européenne, 9 septembre 2024, Part A, A Competitiveness Strategy for Europe ; Part B, In-depth Analysis and Recommendations. La Commission met à disposition les deux parties du rapport sur sa page officielle.
LA RÉDACTION, 2026. « Autour de Mario Draghi, le Rhine Group veut conjurer » le déclin de l’Europe », Énergies de la Mer, rubrique « Décisions publiques », 27 août 2026.
Article d’Énergies de la Mer
- Kalaora (Anthropologue, LAP/EHESS, Professeur honoraire de l’UPJV d’Amiens)
Cette tribune est en accès libre.
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