France 28/04/2022 – energiesdelamer.eu. Après avoir débuté sa carrière chez Bouygues Offshore, rachetée par Saipem en 2002, Carine Tramier préside désormais la filiale du groupe SOFRESID Engineering, société d’ingénierie globale intervenant dans les domaines du Naval, de l’Energie, de l’Amont et de l’Aval pétrolier, de la Chimie, de la Sidérurgie, des Bâtiments et des Infrastructures. Elle est également membre des conseils d’administration d’EVOLEN (où elle a co-fondé WE (Women Energy) EVOLEN pour promouvoir le rôle des femmes dans l’écosystème des énergies) et du SYNTEC Ingénierie, du conseil d’orientation de l’ENSTA Paris et du Comité ministériel de pilotage « Grands fonds marins ». Depuis le début de l’année, elle a également pris la présidence du CORIMER (Conseil d’orientation de la Recherche et de l’Innovation de la filière des industriels de la mer).

Quelles études avez-vous choisies ?

Carine Tramier – J’ai démarré par des études en recherche opérationnelle à une époque où l’intelligence artificielle commençait à éclore. J’ai toujours été particulièrement intéressée par les sciences appliquées, pour leur apport concret dans la vie quotidienne. Je préférais la physique aux mathématiques mais je leur ai trouvé une utilisation concrète : la modélisation mathématique dans l’aide à la prise de décision. Cependant j’ai démarré trop tôt, à l’époque la puissance de feu des ordinateurs était loin d’être suffisante pour assouvir les besoins. Je suis depuis avec attention le développement du digital, même si l’expérience m’a fait prendre mes distances avec l’IA toute puissante et avec une confiance illimitée à la machine.

Mon stage de fin d’études en planification et ordonnancement m’a permis de découvrir le monde de l’Offshore et des grands projets au sein du groupe Bouygues, qui reste une formidable école du terrain. J’ai ensuite logiquement complété mon cursus par un Master en Management de projet. Après le rachat de Bouygues Offshore par l’italien Saipem, un grand ensemblier d’infrastructures complexes dans le domaine des énergies, j’ai également suivi un executive MBA en Italie, à la Bocconi et à Politecnico Milano. Cette expérience m’a laissé un excellent souvenir des échanges multiculturels à Milan, et m’a permis de rédiger dès 2008 un mémoire en trinôme sur le GNL flottant : « New business through innovation: potential of the floating LNG Plants ». Un sujet qui n’avait rien d’évident à l’époque, et l’occasion de rencontrer des personnes passionnantes et visionnaires avec lesquelles la collaboration s’est avérée formidable.

Quelles ont été vos premières expériences professionnelles ?

Dès le début, la société m’a fait confiance, en me laissant rapidement encadrer des équipes en autonomie et en m’envoyant à l’étranger. J’ai ainsi vécu ma passion : ingénieur projet pour toucher à la plupart des composantes de l’entreprise au-delà de l’aspect technique (estimation, planning, méthodes, négociation, risques), chef de projet avec une expérience internationale sur des chantiers à terre et en mer, notamment sur une barge en pleine mer au Nigeria mais également au Cameroun, au Congo, en Corée et au Qatar. Poser du pipeline dans les marécages nigérians est une formidable aventure humaine quand on est jeune, ingénieur et femme sur chantier.

Puis j’ai pris la direction d’entités comme le project management, la supply chain et la qualité sur projet. La partie opérationnelle m’a toujours passionnée, même si j’ai également intégré une dimension plus Corporate en Italie.

Justement, comment avez-vous vécu ces expériences en tant que femme ?

J’ai rapidement été intégrée par les « vieux briscards » et j’en garde un souvenir ému. J’ai toujours ressenti un respect mutuel. Sur les chantiers, les relations sont plus vraies, plus cash que dans les bureaux. Je n’ai ressenti le fait d’être une femme comme un désavantage que lorsque je n’ai pas pu accéder aux postes de management auxquels je pouvais prétendre  aux Emirats ou en Corée, mais il s’agissait alors plutôt de critères d’ordre culturel.

Je rends ici hommage aux quelques mentors qui ont jalonné ma carrière, tous des hommes il est vrai, mais qui ne m’ont jamais fait sentir de différence.

Quand je rencontre des jeunes filles en quête d’orientation, je me veux rassurante. Le fait d’être une femme dans le monde très masculin de l’énergie n’est pas discriminatoire, au contraire. Au pire, en tant que femme, on suscite de la curiosité mais il faut savoir en jouer sans surjouer, se comporter de façon naturelle sans tenter d’imiter les hommes, et se faire respecter. La mixité en entreprise est reconnue comme gage de performance de nos jours. Nos métiers sont passionnants et peu communs, on peut en être fières. Si on en a envie (mais seulement dans ce cas, il ne faut pas se forcer non plus), il ne faut pas laisser les préjugés prendre le dessus ou accepter de s’enfermer dans un carcan culturel. Il faut au contraire OSER et être actrice de son évolution. A compétences égales, rien d’impossible ! On ne le dira jamais assez, seules les compétences et les qualités humaines comptent. Sans oublier la notion de rôle modèle, de personnes auxquelles s’identifier, qui est cruciale dans nos choix.

Est-ce dans cet esprit que vous avez co-fondé WE EVOLEN ?

C’est en effet ce qui m’a motivée dans la co-fondation de WE (Women Energy) EVOLEN il y a 3 ans. Ce comité, que je préside aujourd’hui et qui vise à promouvoir la mixité en sensibilisant les acteurs clés des entreprises adhérentes d’EVOLEN – l’association française des entreprises et professionnels au service des Énergies – est tout particulièrement destiné aux femmes travaillant dans des PME/TPE qui ne disposent pas ou difficilement de réseau. Nous leur ouvrons notre carnet d’adresses. Et il est ouvert aux hommes. Je respecte les mouvements féministes qui ont été actifs quand il le fallait, mais je pense qu’aujourd’hui la solution réside plus dans l’acceptation mutuelle, dans l’inclusion que dans la stigmatisation.

WE EVOLEN est un lieu d’échange professionnel et de communication, de partage de bonnes pratiques et d’expériences entre les entreprises et les différents réseaux. WE est spécifiquement mentionnée dans l’avenant au contrat de filière des industriels de la mer.

Ce comité organise des événements mensuels d’échange avec des « rôle modèles » ; un programme de mentoring inter-entreprises, dont les participants peuvent être aussi bien des hommes que des femmes ; la remise du WE Award pour distinguer une PME/TPE qui choisit l’égalité professionnelle pour évoluer, ou encore une enquête panorama sur le positionnement des femmes dans les entreprises du secteur des énergies.

Rejoindre WE, c’est bénéficier de la force du réseau : « Nos rencontres et nos énergies conjuguées nous rendent plus fortes ! ».

Diriez-vous qu’il existe une façon spécifiquement féminine de manager ?

Il ne convient pas selon moi de s’enfermer dans une typologie de management. En tous cas, je n’entrerai pas dans le débat du style féminin plus que masculin. Bien manager, c’est avant tout être à l’écoute, répondre aux sollicitations, guider, faire confiance aux équipes et faire en sorte que l’on grandisse tous ensemble. Les collaborateurs sous votre responsabilité en savent souvent plus que vous dans leur domaine d’expertise, il faut avoir l’humilité de le reconnaître et valoriser ces talents. Tout réside dans la capacité à coordonner et à sublimer. Pour être crédible, il est primordial de faire écran pour ses équipes et les défendre. Il s’agit d’être en première ligne pour les critiques extérieures mais de savoir relayer les compliments. Enfin, j’ai coutume de dire que le ou la meilleur(e) manager est celui ou celle dont on ne remarque pas l’absence sur le court terme car il ou elle aura su insuffler la dynamique nécessaire au bon fonctionnement de l’équipe.

Bien entendu, des limites doivent être fixées, des objectifs, des rappels à l’ordre parfois, mais un climat de confiance mutuelle et la motivation pour un but commun aident à minimiser ces moments délicats. Ça peut sembler cliché mais ça fonctionne, et cela ne revêt aucune notion de genre.

Vous présidez le CORIMER depuis le début de l’année, avec quelle ambition ?

Ce conseil d’orientation en recherche et innovation, dont je reconnais avoir découvert le rôle lorsque l’on m’a proposé le poste, est tout jeune et pourtant solide. Jean-Georges Malcor en a été le président-fondateur en 2018. Il m’a été expliqué qu’il s’agissait d’une instance de dialogue et d’orientation des aides publiques et des projets, un organe de liaison État-filière, … mais cela restait un peu vague dans mon esprit. Depuis, certains aspects ont été clarifiés et le processus de maturation se poursuit. Je souhaite conforter son rôle de tiers de confiance en lien avec les feuilles de route technologiques au-delà de l’AMI CORIMER ; d’entité consolidatrice incluant la dimension technologique en vue de l’appui à la structuration de la filière ; de maître d’œuvre de l’AMI et d’instance de dialogue pour coordonner les discussions et décisions entre l’État et l’Institut MEET 2050 porté par le Cluster Maritime Français, dont le mode de fonctionnement reste à clarifier. Par ailleurs, il nous faut préciser comment privilégier les industriels français, quel rôle doivent y jouer les énergéticiens, comment y impliquer les ensembliers, les équipementiers, etc.

Quel regard portez-vous sur la politique climatique menée par la France et l’Europe ces dernières années ?

Je ne me prononcerai pas sur la politique européenne car il y a déjà fort à dire sur celle de la France. La prise de conscience de l’urgence climatique est réelle, et France 2030 l’a intégrée dans la relance. L’enjeu est le développement continu d’une politique industrielle qui s’appuie sur les territoires et leur tissu de PME-TPE, assurant ainsi autonomie stratégique et souveraineté au pays. Je me réjouis de voir que la composante maritime a été mise à l’honneur lors du récent One Ocean Summit, mais il faut maintenant sortir des effets d’annonce et donner les moyens à la filière des industriels de la mer d’accélérer son développement, au même titre que celle du nucléaire ou de l’hydrogène par exemple. Aller plus loin dans le mix énergétique avec l’éolien flottant, encourager les bateaux et les ports zéro émission, simplifier le cadre règlementaire pour favoriser l’entreprenariat, etc. Les conclusions du dernier CIMer ouvrent d’autres perspectives, notamment celle du développement des énergies marines renouvelables et tout particulièrement celle des grands fonds marins, qui méritent la même considération que le spatial en son temps. C’est ce dont nous parlons en tant que personnalités qualifiées lors des réunions du Comité ministériel de pilotage (CMP) Grands Fonds Marins. Tout en faisant les choses bien sur les plans de l’empreinte environnementale et de l’acceptabilité sociale et sociétale, il nous faut passer rapidement à l’acte. Nous ne sommes pas les seuls à nous y intéresser, donc il faut y aller, et vite. En adoptant dès la phase amont une vision industrielle, en anticipant l’existence d’un marché rentable…et pour ce faire le rôle de la commande publique est central.

Grâce à nos capacités opérationnelles en recherche et en innovation, en ingénierie, en fabrication, en opérations, etc. nous avons une fenêtre de tir dans l’exploration, ne la laissons pas passer.  Il faudrait pouvoir communiquer sur les grands fonds aussi bien qu’on sait le faire sur l’espace, trouver notre Thomas Pesquet !

POINTS DE REPÈRE

Julian Barbière,  chef de la section de la politique marine et de la coordination régionale à la Commission océanographique intergouvernementale de l’UNESCO
Damien Goetz,  enseignant-chercheur au centre de géosciences de l’École des Mines de Paris
Carine Tramier, présidente du Conseil d’orientation de la Recherche et de l’Innovation de la filière des industriels de la mer (CORIMER)
Johann Rongau, ingénieur de projet chez TechnipFMC
Proposée par energiesdelamer.eu en partenariat avec et , la série «Femmes Dans le Vent» vous convie à découvrir les parcours de femmes au sein de la filière de l’énergie.

Femmes dans le Vent

 


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